
Comment comprendre cette apparente maladresse ?
Une première explication, qui vaut surtout pour les autorités d'occupation locales, est un mélange de vanité et d'incompétence. Les colons chinois se savent plus forts. De là, avant la révolte, leur paresseuse cupidité et, après la révolte, leur cruauté impudente : ils estiment qu'ils finiront par gagner, le reste n'est pas leur affaire.
Mais les autorités centrales chinoises sont bien plus intelligentes que cela, comme l'a montré récemment l'efficacité de leur plan de relance économique. Pourquoi donc, dans une période délicate, se laissent-elles enfermer dans une problématique coloniale d'un autre temps ?
Une première réponse est que, au Xinjiang comme au Tibet, les colonisateurs chinois font confiance au développement économique. Celui-ci n'a-t-il pas mené leur pays à une spectaculaire ascension politique ? Comment les Ouïgours et les Tibétains pourraient-ils résister à l'énorme puissance économique chinoise qui bouleverse déjà leur société ?
L'argument est évidemment faux, comme le montrent les émeutes au Tibet et au Xinjiang, qui ont été engendrées par le mécontentement contre la colonisation économique. Mais, justement, il est très possible que ces émeutes présentent plus d'avantages que d'inconvénients pour le pouvoir central. En effet, elles ne représentent pas de véritable menace politique et n'ont d'inconvénients ¯ limités ¯ que diplomatiques. Et elles présentent l'immense avantage d'alimenter le deuxième moteur de la stabilité politique chinoise : la carte du nationalisme.
Celui-ci, à un moment où le premier moteur ¯ la croissance économique ¯ commence à toussoter, est devenu, depuis quelques années, le moyen de plus en plus utilisé par le pouvoir chinois pour assurer son pouvoir. Jusqu'à présent surtout mobilisé par les défis extérieurs, le voici désormais stimulé par la lutte contre le « séparatisme » et l'affirmation de la grandeur impériale du pays !
Bien entendu, ce jeu est dangereux, et les autorités chinoises le savent, car elles se lient de plus en plus les mains dans des dossiers importants ¯ par exemple celui de Taiwan. Mais il n'est pas absurde car l'essentiel, pour elles, est de gagner du temps : le temps que la crise mondiale s'efface, le temps aussi que les mesures destinées à financer la formation d'un marché de consommation soient mises en pratique... La manoeuvre est fort peu morale, mais intelligente.
Jean-Luc Domenach, Directeur de recherche à Sciences Po (Ceri) et auteur de La Chine m'inquiète (Perrin).
Source:
http://www.ouest-france.fr/actu/actuDet_-Chine-la-carte-du-nationalisme-_3632-1032714_actu.Htm