La vérité sur le... casse-tête chinois de la vente Bergé
27 mai 2009 - Challenges
Deux bronzes au parcours mystérieux, un acheteur qui refuse de payer... Le 25 mars, le suspense a pris fi n. Une polémique historique démarre.
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La vérité sur le... casse-tête chinois de la vente Bergé
27 mai 2009 - Challenges
Deux bronzes au parcours mystérieux, un acheteur qui refuse de payer... Le 25 mars, le suspense a pris fi n. Une polémique historique démarre.
![]() Oeuvres d'art au passé mystérieux, menaces de mort et tractations secrètes : si c'était une aventure de Tintin, elle pourrait s'intituler Les Douze Têtes de bronze. Adjugées 15,75 millions d'euros pièce lors de la dispersion de la collection Saint Laurent-Bergé, le 25 février dernier, à Paris, les deux têtes, de rat et de lapin, faisaient partie d'une série de douze bronzes ornant autrefois une admirable horloge à eau.
Conçue et dessinée vers 1750 par des jésuites italiens et français pour l'ancien palais d'Eté de l'empereur Qianlong, mis à sac en 1860 par les troupes franco-britanniques, cette clepsydre était aussi ingénieuse que belle : toutes les deux heures, l'eau jaillissait d'une des têtes animalières, chacune représentant un des signes du zodiaque chinois. En quelques semaines, la vente des deux têtes s'est transformée en thriller archéologique. Les responsables de Christie's, l'organisateur des enchères, ont reçu des menaces de mort. Menacé, lui aussi, le propriétaire des bronzes, Pierre Bergé, a été placé sous protection policière. Un coup de théâtre prémédité Déjà, deux jours avant la vacation, un collectif de 81 avocats chinois avait tenté, sans grand espoir, de faire interdire en référé la vente des deux objets peut-être «volés» à la Chine, mais acquis le plus légalement du monde par leurs propriétaires (lire encadré). Cinq jours après l'adjudication, nouveau rebondissement : l'acheteur, qui avait enchéri anonymement au téléphone, dévoile son identité. Il s'agit de Cai Mingchao, un antiquaire chinois qui, en 2007, avait déjà acheté un bouddha chez Sotheby's pour 15 millions de dollars. Coup de théâtre : cette fois, il refuse de payer. Une première dans l'histoire des ventes aux enchères. Selon la loi, le vendeur dispose d'un mois pour mettre l'acheteur en demeure de régler son dû, faute de quoi la vente est annulée. Pierre Bergé a choisi de ne pas réagir. Apparemment, il veut garder les têtes : «Elles étaient chez moi. Elles y retourneront.» Les Chinois décrédibilisés «Dans cette affaire, tout le monde se retrouve perdant, constate Hadrien de Montferrand, propriétaire d'une galerie d'art contemporain à Pékin, mandaté par une des associations chinoises qui ont cherché à racheter les bronzes à l'amiable, avant la vente. Cai Mingchao s'est grillé, mais ce sont aussi tous les acheteurs chinois sur le marché occidental qui vont être pénalisés. On leur demandera désormais beaucoup plus de garanties que par le passé.» De son côté, Christie's sort également affaibli du contentieux. Dès le lendemain de la vente, l'Administration d'Etat du patrimoine culturel a émis une circulaire visant à restreindre l'activité de la maison de vente en Chine. Cai Mingchao a-t-il agi de sa propre initiative ? «Je l'ai fait pour le peuple chinois», a-t-il déclaré. En Chine, le sac de l'ancien palais d'Eté, le Yuanmingyuan, reste le symbole indépassé de l'humiliation coloniale. Cai Mingchao, le patriote, a pourtant été désavoué par son propre gouvernement. «Il a nui à la crédibilité des Chinois dans les ventes aux enchères internationales», a déclaré Zhao Yu, haut responsable du ministère de la Culture. «L'Etat l'a lâché, explique, anonymement, l'expert en arts d'Asie d'une grande maison de vente. Mais il n'a pas agi seul : il est conseiller du Fonds des trésors nationaux, qui a été créé en 2002 pour rapatrier en Chine les objets pillés, et dépend du ministère de la Culture.» Sur les douze têtes, l'Etat chinois en a déjà récupéré cinq. La dernière tête, celle du cheval, a été acquise en 2007 par Stanley Ho, l'empereur des casinos de Macao. Le milliardaire de Hongkong a obtenu que l'objet soit retiré d'une vente de Sotheby's et a pu l'acquérir à l'amiable, avant de l'offrir à la Chine. Pierre Bergé inflexible Pourquoi ce scénario ne s'est-il pas reproduit lors de la vente Saint Laurent-Bergé ? Peut-être parce que le prix des têtes a flambé : depuis 2000, il a été multiplié par dix ou quinze. Les Chinois sont de plus en plus réticents à payer. Mais il y a aussi la personnalité du vendeur, Pierre Bergé. Celui-ci s'est montré intraitable, refusant toute transaction à l'amiable. Exaspéré, il a même fi ni par proposer, avec un brin de provocation, d'offrir les têtes à la Chine en échange des droits de l'homme et de la liberté au Tibet ! Sur son blog, traduit en chinois, Jean-Pierre Raffarin, grand ami de la Chine, s'en est pris violemment à lui : «Ces deux statues ont été volées par les troupes anglo-françaises en 1860. Elles doivent rentrer en Chine parce qu'elles sont chinoises, et il n'y a pas de conditions à poser !» Rien n'est moins évident. «En l'état actuel de nos connaissances, rien ne dit que ces deux pièces ont fait l'objet d'une prise de guerre par un des deux alliés», estime Bernard Brizay, l'auteur du Sac du palais d'Eté, paru en 2003 aux Editions du Rocher. Dans aucun des catalogues des ventes aux enchères qui ont suivi le pillage, chez Christie's ou à Drouot, on n'a retrouvé la moindre trace des têtes. Aucun des témoignages de l'époque ne mentionne leur existence. Les pilleurs ont très bien pu passer à côté. Ils avaient bien d'autres choses à prendre dans le palais abandonné, plus précieuses et plus faciles à emporter : rubis, saphirs, perles, tabatières en or et en argent, pendules, automates, bouteilles de bordeaux... Pourquoi se seraient-ils donné la peine d'aller desceller les bronzes des fontaines, laissées à l'abandon depuis la fi n du XVIIIe siècle ? «Les têtes ont pu aussi bien être volées par des pillards chinois, pendant ou après le sac, et revendues à des antiquaires de Pékin, ce qui changerait les données du problème», estime Bernard Brizay. C'est un avis que partagent Hadrien de Montferrand et plusieurs autres experts, sous couvert de l'anonymat. Selon plusieurs témoignages d'époque, des coolies chinois accompagnant l'expédition et des paysans du village voisin de Haidian auraient commencé le sac du palais, le 7 octobre 1860. Le vol aurait aussi pu avoir eu lieu bien plus tard. En 1900, lors du second pillage du palais d'Eté par la coalition des huit puissances, à la suite de la révolte des Boxers, il restait encore beaucoup de choses à prendre. L'enquête historique, préalable nécessaire à une éventuelle restitution, reste donc à faire. Elle est indispensable pour que la paix revienne un jour autour du Yuanmingyuan, «le jardin où l'on cultive la concorde.» Une vente tout à fait légale En termes strictement juridiques, la vente des deux têtes de la collection Saint Laurent-Bergé est légale, même s'il était prouvé que ces pièces proviennent du pillage du palais d'Eté par les troupes franco- anglaises en 1860. La convention de 1970 de l'Unesco et la convention Unidroit de 1995, ratifiées par la France, condamnent certes «l'importation, l'exportation et le transfert de propriété de biens culturels volés», mais elles ne sont pas rétroactives. En outre, la Chine a signé en 1995 un traité l'engageant à ne pas réclamer les oeuvres d'art sorties de son territoire depuis plus de cinquante ans. La restitution des têtes serait un geste diplomatique, comparable à celui du gouvernement italien, qui, en 2005, a rendu à l'Ethiopie l'obélisque d'Aksoum, volé par les troupes de Mussolini. La Grande-Bretagne, elle, a toujours refusé de restituer à la Grèce les marbres du Parthénon, sculptés par Phidias et exposés au British Museum. Ils avaient été pillés en 1801 par un certain lord Elgin, le père du lord Elgin qui décida, le 17 octobre 1860, l'incendie du palais d'Eté. Bon sang ne saurait mentir... CINQ TETES MANQUENT A L'APPEL Seules sept têtes sur les douze de la fontaine du Haiyantang ont été identifiées, dont celles du rat et du lapin, adjugées à Paris le 25 février. Les cinq autres, récupérées par l'Etat chinois, se trouvent au Poly Art Museum de Pékin. Le boeuf, le singe et le tigre ont été achetés en 2000 par la China Poly Group Corporation, conglomérat étatique chinois, pour 980 000, 1,03 million et 1,98 million de dollars.Le cochon a été acheté en 2003 à un collectionneur américain par le Fonds des trésors nationaux de Chine. Le cheval, mis en vente en 2007 par Sotheby's à Hongkong, a été retiré de la vente et acheté par le milliardaire hong-kongais Stanley Ho pour 8,9 millions de dollars (environ 7 millions d'euros), puis offert à la Chine. Bertrand Fraysse |