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  • La lettre, signée Liu Yang, a été adressée début février rue Bonaparte : «La vente aux enchères des deux têtes de bronze est une offense et une atteinte au droit et à la dignité de la Chine et de son peuple… Elle affectera gravement les relations amicales entre les deux nations.» Le destinataire, Pierre Bergé a déclaré hier sur France Inter qu’il «était prêt à donner» les deux bronzes réclamés par Pékin… à condition que la Chine reconnaisse les droits de l’homme. A Paris, un juge devait statuer hier sur un référé déposé au nom de l’Association pour la protection de l’art chinois en Europe.

    «La honte». L’avocat d’affaires pékinois, lui, a pris un billet d’avion. Pour arriver à Paris aujourd’hui, jour de l’ouverture de l’exposition de la collection Saint Laurent au grand Palais. On parle de la vente du siècle. C’est en tout cas l’affaire de la vie de Liu Yang, «patriote et amateur d’art chinois». Il est décidé à faire casser la vente, pour laver son pays de «la honte et l’humiliation».

    Parmi les Matisse et les Picasso du couturier français, se trouvent un lièvre et un rat de bronze, objets du litige. Avant d’encadrer la cheminée de Bergé, ces têtes ornaient, avec les dix autres signes du zodiaque, la principale fontaine du palais d’Eté de Pékin depuis le règne de l’empereur Qianlong (1736-1795). Les douze statuettes ont disparu dans les malles des troupes franco-britanniques lors du sac du palais en 1860, devenant le symbole de l’«humiliation par les envahisseurs étrangers». Monsieur Yang, le gouvernement et aussi d’innombrables Chinois rêvent de«ramener les trésors dans la mère patrie». Cinq têtes semblent définitivement perdues, mais cinq autres ont déjà été rachetées lors de ventes aux enchères. Le lièvre et le rat, acquis «légalement» précise Christie’s, «devraient être retournés à la Chine», a déclaré récemment le ministère des Affaires étrangères chinois. Sous entendu, gratuitement. Pas question que la Chine débourse les 20 millions d’euros estimés par Christie’s. Pour Liu Yang, la mise aux enchères parisiennes, par ceux-là mêmes qui ont volé les statuettes il y a un siècle et demi, fait «une nouvelle fois perdre la face à la Chine».

    Le Fonds des trésors nationaux a voulu négocier à l’amiable avec Pierre Bergé en octobre dernier, réclamant la restitution des têtes sans passer par la case enchères. Liu Yang, et 80 avocats bénévoles, sont partis en croisade de leur côté, menaçant in extremis de porter l’affaire devant la justice française. Ce n’est pas gagné. La procédure hexagonale est «compliquée» et la Chine a signé en 1995 un traité l’engageant à ne pas réclamer les œuvres d’art sorties de son territoire depuis plus de cinquante ans. «O n peut revenir dessus, espère Yang. La Chine n’est plus d’accord.» Elle n’est surtout pas d’accord pour continuer à payer le prix fort pour récupérer le patrimoine national éparpillé dans le monde. Longtemps, des émissaires discrets ont hanté les salles de ventes, toujours les derniers à lever le doigt pour emporter une porcelaine Ming. Le groupe militaire Poly a déjà dépensé 100 millions de dollars en moins de dix ans pour ramener des trésors dans «la mère patrie».

    Procédure. En 2000, les trois premières têtes de bronze avaient été achetées 4 millions de dollars par Poly chez Christie’s et Sotheby’s à Hongkong. En 2003 et 2007, le milliardaire Stanley Ho avait réussi à faire annuler une vente Sotheby’s à Hong Kong et fait don à la Chine de deux statuettes payées 10 millions d’euros. Cinquième fortune de Chine, le «patriote» Stanley Ho avait été encensé par la presse officielle. Les milliardaires chinois étaient encouragés à courir les ventes aux enchères, où l’on était ravi de l’aubaine : «Cela a fait monter les prix, les organisateurs des ventes savaient qu’il y aurait des acheteurs chinois», explique un spécialiste pékinois. Ce type de mécénat n’est plus aussi bien vu aujourd’hui.»

    Dans l’affaire du rat et du lièvre, ni le Poly Group, ni le palais d’Eté, ni la Direction des musées chinois n’ont voulu se porter partie civile devant les tribunaux français, pour ne pas interférer dans les affaires internationales. Me Liu yang est donc bien seul. Il a dû convaincre un certain Zhou Di de Canton, descendant présumé de la famille impériale Qing, de porter le flambeau. Zhou Di nous dit «accepter cette responsabilité au nom du peuple chinois». Mais il n’a pas le premier sou pour engager la procédure. L’avocat ne désarme cependant pas et maintient son intention de saisir la justice française :«Si quelqu’un emporte le trésor aux enchères, nous le poursuivrons», a-t-il déclaré vendredi à l’agence officielle Chine nouvelle. Sollicité par «plus de cent journalistes», invité sur les plateaux de télé, il a engrangé en quelques semaines 250 000 visites sur son blog ouvert pour l’occasion. «Vous êtes un héros de notre temps, c’est une question de fierté nationale, écrit un internaute. Même si vos chances de gagner sont minimes, je vous remercie.»
     
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