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  • Il y a Shanghaï qui rit, celle qui vient d'inaugurer la plus haute tour de Chine continentale, un building futuriste de 492 mètres de haut et 101 étages baptisé "Centre financier mondial" - ce qui va comme un gant à la capitale économique d'un pays où, selon l'Hurun Rich List, le nombre de milliardaires en dollars serait passé de 15 en 2006 à 106 aujourd'hui.

    Et il y a Shanghaï qui pleure, celle des très bas salaires, bien sûr, mais aussi celle de la place boursière qui, après avoir été une des plus dynamiques du monde, a plongé de 62 % depuis octobre 2007.

    C'est dans ce contexte paradoxal que s'est tenue du 11 au 13 septembre la seconde édition de ShContemporary, la foire d'art contemporain dirigée par l'ancien directeur de la Foire de Bâle, le Suisse Lorenzo Rudolf. Cent cinquante galeries, dont huit françaises (Albert Benamou, Paul Frèches, Ghislaine Hussenot, Jérôme de Noirmont, Jean-Gabriel Mitterrand, Maeght, Collet Park et Patricia Dorfmann) attendaient le chaland, comptant plus sur une clientèle internationale attirée par l'ouverture simultanée de la Biennale d'art contemporain au Shanghai Art Museum que sur les riches locaux.

    Car rares sont les habitants de Chine continentale à s'aventurer sur ce terrain, à l'exception de deux Pékinois, Guan Yi, qui collectionne depuis 2001, et Zheng Rui, qui s'est lancé un an plus tard. Le gros des clients de la foire vient d'ailleurs, de Corée, du Japon, de Singapour. Des Etats-Unis aussi : l'infatigable et insatiable couple de collectionneurs de Miami, Don et Mera Rubell, était de la partie, tout comme les membres d'une association patronnant le MoMA de New York, venus tenter de comprendre le phénomène.

    Car c'en est un. En février, Artnet, site spécialisé sur le marché de l'art, révélait que la Chine venait de dépasser la France, qui détenait jusque-là la troisième place derrière les Etats-Unis et la Grande-Bretagne pour le volume d'affaires. Et les artistes chinois continuent de faire flamber les enchères : en 2007, sur les 35 artistes contemporains ayant décroché des adjudications millionnaires, quinze sont chinois. La France, elle, en compte deux : Pierre Soulages et Georges Mathieu.

    Les artistes chinois dont on parle doivent leur succès à des étrangers. Des collectionneurs de la première heure comme les Ullens, des Belges qui ont ouvert un musée privé à Pékin, ou Uli Sigg, ancien ambassadeur de Suisse en Chine, qui initia à sa passion Harald Szeemann, lequel fut directeur de la Biennale de Venise de 1999, où ces artistes firent une entrée fracassante sur la scène internationale. Des marchands aussi, comme la galerie Marlborough, qui prospecte en Chine depuis le début des années 1990. Elle vient d'y être rejointe par quelques autres grands de la profession, comme Pace-Wildenstein de New York, qui a inauguré il y a un mois une galerie à Pékin.

    Cela agace parfois les autochtones. Ainsi Pearl Lam, une milliardaire d'Hongkong qui a créé sa propre galerie à Shanghaï, regrette-t-elle ce regard univoque : "Pourquoi devrions-nous suivre l'Occident ? Chez vous, depuis la Renaissance, l'homme est au centre de toutes choses, ce qui a déterminé votre perspective monofocale. Ici, l'homme et le reste du monde sont au même niveau."

    C'est que les artistes en vogue se sont inspiré des canons venus de l'Ouest, le pop art en tête, avec un zeste de réalisme-socialiste, la figure de Mao sur fond de logo Coca-Cola. A arpenter les allées de la foire et celles de la Biennale, en visitant les ateliers, on perçoit mieux ce que peut être un art chinois contemporain mais plongé dans les racines du pays. Wei Zhong Chen, par exemple, photographie la Chine d'aujourd'hui en usant de cadrages inspirés de la tradition de la peinture ancienne où eau, terre, ciel, montagnes et nuages ne font qu'un.

    Mais rares sont ceux qui, comme lui, ont su résister à l'éradication violente du savoir provoquée par la révolution culturelle, quand tant d'étudiants et de professeurs furent déportés dans les campagnes. L'événement a laissé des traces. L'une des plus étonnantes se trouve à la Biennale. Il s'agit d'une oeuvre de Jing Shijian, qui expose un vrai train à vapeur, antique et tout rouillé. Debout sur le quai, trois gardes rouges en fer, rouillés aussi, agitent le Petit Livre rouge pour dire au revoir à leurs victimes. On reste pantois que la censure ait laissé passer cela.

    Car censure il y a. Les exposants de la foire en ont fait les frais, d'autant plus irrités qu'elle passe par plusieurs stades. Lorsqu'on soumet la liste des oeuvres que l'on compte exposer, d'abord. Puis à la douane. Enfin, le matin précédant le vernissage, par des officiels d'on ne sait quel ministère. Ils sont d'autant plus féroces cette année que ShContemporary fait de l'ombre à une foire locale, qui a déplacé ses dates pour coïncider elle aussi avec la Biennale.

    Les marchands, eux, parlent déjà d'aller à Hongkong la prochaine fois. Interrogé sur ces questions, Lorenzo Rudolf a regretté les actes de censure, qu'il juge maladroits à une époque où le monde entier a les yeux rivés sur la Chine. Et les menaces de boycottage des marchands ? "Ils sont comme votre président qui annonce qu'il n'ira pas aux Jeux olympiques et est le premier à s'y précipiter. Ils reviendront, parce que c'est ici qu'est le marché !"
     
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