
On est loin du monde idéal, idéalisé, de cette fin de l'histoire rêvée par certains, où l'amélioration du niveau de vie de la population d'un pays, le développement de ses échanges commerciaux, l'ouverture aux capitaux étrangers conduiraient spontanément son gouvernement à se montrer moins autocratique et plus pacifique.
C'est même le contraire, l'augmentation de la richesse nationale semblant s'accompagner d'une hausse parallèle du sentiment de toute-puissance chez les dirigeants. A Moscou, l'arrogance militaire monte au même rythme qu'entrent les devises tirées des exportations de pétrole et de gaz. Plus le cours du baril est élevé, plus le Kremlin se sent fort et désireux de le montrer au reste de la planète.
Et pour son attitude au Tibet quelles représailles pouvait bien redouter Pékin, le banquier des Etats-Unis, avec ses 1 500 milliards de dollars de réserves de changes majoritairement investis dans des emprunts du Trésor américains ?
Si la prospérité économique ne rend pas un régime moins autoritaire, la démocratie ne semble pas non plus avoir d'impact positif - et c'est encore plus décevant - sur le taux de croissance. C'est du moins la conclusion de la bonne dizaine d'études très sérieuses qui ont été menées sur ce sujet. Le fait que le monde vienne de connaître une expansion économique sans précédent et qu'en même temps le pourcentage de démocraties n'ait jamais été aussi élevé (64 % selon l'ONG Freedom House) ne doit pas faire illusion. "Il n'existe pas de lien de causalité linéaire et clair entre démocratie et croissance", constate Daniel Kaufmann, directeur du programme gouvernance à l'Institut de la Banque mondiale.
Tous les cas de figure se présentent dans les nations en développement : croissance forte et régime autoritaire (Vietnam, Chine), croissance forte et régime démocratique (Botswana, Chili), croissance faible et régime autoritaire (Cuba, Congo), croissance faible et régime démocratique (Hongrie, Sénégal).
La seule vraie supériorité des pays démocratiques en matière de croissance, soulignée par l'économiste américain Joseph Siegle, est que celle-ci y est moins volatile. En d'autres termes, un pays gouverné de façon démocratique est moins exposé à une catastrophe économique - un épisode de récession aiguë ou d'hyperinflation -, qu'une nation à régime autoritaire.
En Amérique latine, le processus de démocratisation en cours depuis les années 1990 a entraîné une baisse significative de ce genre de désastres : 36 phases d'inflation annuelle à plus de 100 % dans les années 1980, seulement cinq depuis 1992. Et parmi les 80 performances de croissance annuelle les plus mauvaises enregistrées depuis 1960, cinq seulement sont imputables à des Etats démocratiques.
Enfin, les deux pays - on n'ose pas dire en développement - à voir aujourd'hui leur économie s'effondrer sont deux dictatures : la Corée du Nord, qui va de famine en famine, et le Zimbabwe, dont l'inflation dépasse le million de pour cent. Un gouvernement élu dans le cadre d'une démocratie se fera chasser du pouvoir avant que la situation économique puisse devenir aussi calamiteuse. On en connaît même, plus proche de nous, qu'une croissance un peu trop molle a suffi à faire tomber.
Pierre-Antoine Delhommais