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    Faut-il voir dans ce conservatisme intellectuel les effets d'un manque d'information sur la société chinoise, alors que celle-ci n'a jamais été aussi abondante ? La conséquence d'un certain consensus mou sur les vertus de la "démocratisation", alors que les critiques sur son côté "trompe-l'oeil" (par exemple en Russie) ne manquent pas ? Proposons une autre hypothèse : celle d'une "démaoïsation" inachevée des esprits. L'utilisation des catégories simplistes du "bien" (la société) et du "mal" (le pouvoir), du "régime" et du "pays" (réel), du "peuple" et de ses "ennemis" révèle le maintien de l'influence d'une rhétorique maoïste qui a fait les choux gras de l'intelligentsia occidentale, jadis admiratrice du Grand Timonier.

    La Chine n'est pas une démocratie, la censure reste omniprésente et le journalisme un métier à risques. C'est l'évidence. Il reste que ce n'est plus un Etat totalitaire. Les Chinois jouissent d'une indéniable liberté de parole dans le domaine privé. Les médias sont devenus un révélateur de l'état de la société et un enjeu des luttes politiques. La classe politique est fragmentée. Les groupes sociaux poussent leurs pions en ordre dispersé, essayant d'assurer leurs positions grâce à la protection de la loi. Il n'est donc plus possible de considérer ce que disent les Chinois comme un effet de la propagande. Le discours populaire comme les analyses académiques peuvent déplaire par leur nationalisme, leur conservatisme ou au contraire leur radicalité. Ils n'en méritent pas moins notre attention ; à moins de considérer que la pensée authentique suppose les élections, et que nous n'ayons donc derrière nous que quelques dizaines d'années de raison autonome...

    Surtout, pour comprendre cette société, il est nécessaire d'en saisir toutes les ambiguïtés et les contradictions, ce que, précisément, une pensée binaire rend impossible. Comment classer le comportement et les propos de tel activiste homosexuel ou de tel militant écologiste, souvent harcelés par la police, et qui n'en continuent pas moins à considérer que le Tibet est une partie intégrante du territoire chinois et les émeutiers tibétains de dangereux xénophobes ?


    DES ÉLITES FRAGMENTÉES

    L'intellectuel, spécialiste des questions sociales, qui conseille les dirigeants du pays tout en formant les leaders des mouvements sociaux est-il un courageux opposant ou un traître jouant double jeu ? Que faire de l'homme de la rue, intarissable pourfendeur de la corruption et qui, pourtant, est choqué par la remise en cause par la presse internationale de la compétence de ses dirigeants ? Quant au bureaucrate qui favorise les politiques sociales, fait-il preuve de pur machiavélisme ou est-il l'agent de la construction d'une forme d'"Etat social" ? Derrière les avocats et les journalistes sanctionnés ou harcelés, il y a toujours des hommes du "pouvoir" qui n'ont tout simplement pas les mêmes opinions ni les mêmes intérêts. La censure ou l'arrestation n'est bien souvent que l'effet (temporaire) d'une défaite politique de ces "parrains".

    La question que nous pose la Chine est donc la suivante : que se passe-t-il dans une société où la fin du totalitarisme et même une certaine démocratisation ne débouchent pas sur les élections ? Les réponses sont à trouver dans une analyse des comportements et des discours qui se situe en dehors des deux figures qui occupent les observateurs, celle de la répression et celle de la dissidence. Des élites fragmentées qui tentent d'encadrer (et non plus seulement de soumettre) des mouvements et des groupes sociaux qui ne demandent qu'à devenir des institutions, voici le terrain sur lequel se construit la Chine des réformes. C'est donc dans l'entre-deux qu'il s'agit de porter son attention, dans l'action d'acteurs et de groupes qui ne peuvent se situer dans l'univers mental du maoïsme.

    Jean-Louis Rocca
     
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