
Après Le Christ philosophe, Frédéric Lenoir reprend sa plume et son style pédagogique pour nous expliquer en 20 clés le Tibet. Historien et directeur du Monde des religions, le tibétologue nous invite l’instant de 237 pages à dépasser l’émotion médiatique suscitée par les événements de mars 2008.
Dans son ouvrage Tibet - le moment de vérité, il souhaite rétablir la vérité historique en dépassant l’opposition entre pro-tibétains d’un côté, qui idéalise le Tibet traditionnel comme un monde enchanté, et pro-chinois de l’autre, qui diabolise le Dalaï-Lama comme le saboteur des Jeux de Pékin.
Trois parties divisent son exposé : le Tibet traditionnel, les enjeux de l’invasion chinoise et les solutions à la crise.
Le Tibet traditionnel :
Dans le débat actuel, deux visions s’opposent : le gouvernement chinois (et la communauté internationale) affirme que le Tibet est une région de la Chine, officiellement créée en 1965, quinze ans après la libération de Mao, et qui s’appelle « la région autonome du Tibet » : sa taille fait deux fois la France. Pour les Tibétains, leur pays est une nation souveraine, envahi puis colonisé à partir de 1950 par son voisin : sa taille fait sept fois la France. Les faits donnent raison aux Tibétains : le Tibet historique a constitué grosso modo du VIIe jusqu’au milieu du XXe siècle sept fois la France. Depuis 1965, la région autonome du Tibet constitue 1/3 de sa superficie d’origine.
Alors que la chine est une vaste plaine, le Tibet est montagneux. Le Tibétain (mystique et rêveur) est plutôt individualiste alors que le Chinois (pragmatique et matérialiste) est avant tout soumis au groupe et à ses intérêts. Cette différence s’explique par deux types de religiosité : c’est le confucianisme qui représente le mieux l’esprit chinois. En une phrase, il consiste à s’incliner devant l’ordre naturelle des choses et à respecter les hiérarchies sociales (ceci explique partiellement pourquoi les Chinois s’accommodent du régime communiste). A l’opposé, le bouddhisme est au cœur de l’identité tibétaine : celui-ci consiste à détecter l’origine de la souffrance (le désir) pour l’éliminer et aboutir à la libération définitive (le nirvana).
L’institution politique du Dalaï-Lama existe au Tibet depuis le XVIIe siècle. L’actuel chef spirituel et temporel du pays des neiges se nomme Tenzin Gyatso, 14e Dalaï-Lama, et exilé en Inde depuis 1959. Le Dalaï-Lama est défini grâce à un processus de recherche de réincarnation du maître décédé précédemment. Selon la tradition, l’enfant doit reconnaître les objets ayant appartenu à sa précédente réincarnation (parmi d‘autres objets) pour qu’il puisse plus tard prétendre gouverner.
Les enjeux de l’invasion chinoise :
Le gouvernement chinois proclame haut et fort que l’armée populaire de libération a affranchi les Tibétains du joug de la féodalité : ceci est exact. Comme dans l’Occident médiéval, la féodalité impliquait un cloisonnement entre catégories sociales dont il était fort difficile de sortir. Mais si les Chinois ont colonisé le Tibet (aujourd’hui il y a 5,5 millions de Tibétains et 7 millions de Chinois au Tibet !) c’est avant tout pour les nombreux atouts dont il dispose.
Pour la Chine, le Tibet représente tout d’abord des enjeux stratégiques et militaires : en effet, l’occupation du Tibet permet d’élargir les frontières à l’ouest et donc de se mettre à l’abri d’une menace indienne. Ensuite, les enjeux sont économiques : le Tibet est le château d’eau de l’Asie où naissent les plus grand fleuves asiatiques (cet atout suffit à justifier la répression).
Si la communauté internationale n’a pas réagi lors de l’invasion du Tibet en 1950, c’est parce que le contexte naissant de la guerre froide rendit tout débat sur le Tibet impossible. Les cinquante années suivantes ont été marquées par un véritable génocide culturelle c’est-à-dire la destruction de tous les signes extérieurs du bouddhisme. Aujourd’hui, Lhassa compte plus de 300 bordels, soit le taux le plus élevé des villes chinoises en proportion de la population. Au final, le bilan est dramatique : sur 6 millions de Tibétains, on évalue entre 600 000 et 1,2 million le nombre de morts (famine, extermination, suicide). Les Chinois ont certes modernisé le Tibet (routes, ponts, hôpitaux…), mais une société à double vitesse se crée : seuls les colons chinois en profitent.
En outre, d’autres peuples réclament leur autonomie : ceci n’apparaît que très rarement dans les médias. Ainsi, 60 % du territoire de la Chine n’est pas chinois ! Il existe 56 ethnies en Chine dont 93 % de Han. Les 7 % sont des peuples conquis : la Mongolie intérieure (créée en 1947 avec 9 millions de Mongols) et le Xinjiang (créé en 1955 avec 6 millions de Ouïgours) sont les deux régions avec le Tibet représentant un enjeu majeur pour la Chine. Ainsi, la Chine ne peut pas se permettre de désagréger son empire car son territoire se réduirait de moitié !
Les solutions à la crise :
Le Dalaï-Lama ne demande pas l’indépendance car comme lui avait dit Deng Xiaoping en 1980, « tout est négociable sauf l’indépendance ». Il se contente donc de réclamer plus d’autonomie culturelle (exemple : la réintroduction de la langue tibétaine à l’école). Mais ce que veulent les autorités chinoises, c’est que le Dalaï-Lama admette publiquement que le Tibet a toujours appartenu à la Chine (ce qui est historiquement faux). D’autres, des mouvements plus radicaux de jeunes Tibétains, n’attendent plus rien du Dalaï-Lama et des négociations, ils revendiquent le Tibet libre : ce sont eux qui sont à l’origine des révoltes de mars 2008.
En outre, le chef bouddhiste ne réclame pas le boycott des jeux Olympiques, et face aux débordements anti-chinois (des civils chinois ont été lynchés au Tibet), il a même menacé de démissionner de son poste de chef temporel.
La Chine est aujourd’hui un état totalitaire : parti unique, propagande d’État, terreur de masse (il y aurait entre 4 et 6 millions de détenus dans les camps de rééducation) et contrôle de la pensée intime (exemple : un Tibétain subit la torture s’il dispose d’une photo du Dalaï-Lama chez lui). C’est pourquoi, l’opinion public chinoise est entièrement endoctrinée par le discours officiel et ne fait que répéter ce qu’elle entend. Même s’il tape « Tibet » ou « Dalaï-Lama » sur Google, le Chinois tombera sur la propagande gouvernementale : 30 000 cyberpoliciers travaillent jour et nuit à purger le net de toute information gênante.
Il existe un fossé entre le maigre soutien de la communauté internationale et le formidable capital de sympathie qu’il suscite. En effet, le dossier tibétain est un vieux tabou dans les instances internationales (surtout à l’ONU) car la Chine représente 12 % des échanges économiques mondiaux (4e puissance économique du monde). Dans son livre, Lenoir se demande pourquoi ce si petit peuple suscite un tel courant de sympathie partout dans le monde ? Pour 3 raisons : le mythe du Tibet magique, la personnalité singulière du Dalaï-Lama et l’intérêt occidental croissant pour le bouddhisme tibétain.
Comme beaucoup de monde, Frédéric Lenoir s’interroge sur les raisons de l’attribution des jeux Olympiques à Pékin. En tout cas, « il aurait fallu assortir l’acceptation de la candidature de Pékin d’un cahier de charges très précis concernant le respect des droit les plus fondamentaux de la personne humaine ». Maintenant, le boycott n’est pas souhaitable car il pénaliserait les athlètes et les Tibétains : la répression serait encore plus terrible. L’auteur du livre est pessimiste : « C’est triste à dire, mais il est trop tard pour exercer une véritable pression utile sur Pékin. La seule solution pour parvenir à une solution politique acceptable pour les Tibétains ne peut venir que d’un changement de régime en Chine ».
Source:
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=42243