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L’avion d’Air France se pose à Shanghai Pudong, la pluie tombe, rendant les paysages tristes, sous la chaleur, la ville est entourée de brume. Deux heures plus tard, un autre avion nous transporte dans le Sichuan, il fait beau et la température dépasse 35°. Voici la province sinistrée et sa capitale, Chengdu, à la coupée d’avion un minibus nous attend, sur son capot une grande inscription en chinois « Le peuple soutient les sinistrés, bienvenue aux médecins français et chinois de l’hôpital-Est ».

Trois médecins nous attendent, tristesse et lassitude ! Ils sont là, dans la province depuis trois semaines, ils sont fatigués, fourbus, mais heureux que nous venions les remplacer. Le trajet ne dure qu’une heure pour arriver à la capitale de la province. Aucun signe direct du tremblement, mais déjà des tentes devant les maisons, elles traduisent la peur des habitants qui ont ressenti les secousses. Ils ne veulent plus habiter dans leurs maisons de pierre. Les répliques sont fréquentes. Arrêt à l’hôtel, le temps de prendre une douche, cela fait dix-sept heures que nous avons quitté Paris. Nous repartons vers Deyang, à 20 kilomètres de Chengdu.

Des tas de ruines
Sur la route, de plus en plus de tentes, les unes bleues estampillées UNHCR, d’autres blanches de la Croix-Rouge ou encore des tentes de l’armée. Elles bordent littéralement les bords de la route. Tantôt, sous une tente, une épicerie, on y voit des fruits et légumes, de la viande. Les hommes et les femmes, partout, sont tristes, ils ont peur.

Les maisons commencent à être fissurées, bientôt elles seront effondrées, tas de ruines dramatiques. Plus nous avançons, plus les destructions sont massives, même la route est chaotique ! Des trous, des effondrements, là, une déviation, ailleurs elle est coupée.

Avant Deyang, des villages de tentes, elles sont rangées au cordeau, allées centrales, écoulement d’eau, WC à chaque extrémité du village, du linge qui sèche, des militaires qui surveillent. A Deyang, nous passons vite pour aller plus vers l’épicentre. La progression est difficile, nous arrivons enfin après quelques heures au premier Centre de traitement de soins et d’hébergement avancé. D’abord, un village de l’armée, toiles kaki, militaires débonnaires jouant aux cartes ou au jeu de go, d’autres lisent, à côté de nombreux camions, des groupes électrogènes. Puis un village d’hébergement, des écoles sous tente, il s’agit d’occuper les enfants, beaucoup sont orphelins, des adultes leur parlent, les font lire. J’ai la surprise de voir un livre sur l’histoire du monde, on y voit Napoléon, la tour Eiffel.

Nous nous arrêtons quelque temps pour distribuer des bonbons, des gâteaux et des livres ; infime goutte d’eau qui nous soulage, les bagages étant trop lourds. Dès que nous ouvrons les paquets de bonbons, les enfants se mettent en rang et défilent sans bruit, quelle différence avec d’autres pays !
Les autres tentes abritent des adultes, certains sont blessés superficiellement, ils ont encore des soins, mais légers. Ici, une jeune fille de 17 ans amputée d’une jambe, elle est digne, auparavant elle était serveuse dans un bar, elle réclame une prothèse articulée avec le sourire et cette gentillesse que l’on retrouve chez les Chinois, même dans le malheur.

Nous arrivons un peu plus loin à l’hôpital. Il est en plein air dans un stade couvert. Heureusement, le toit est très haut et, s’il est étanche, il laisse passer la lumière et sur les côtés l’air peut s’engouffrer. Des centaines de lits mis côte à côte, la cour des miracles, les hommes et les femmes sont séparés, que de blessés ! Là, une fracture en traction, là un thorax brisé qui nécessite un respirateur, ailleurs un vieillard qui, bien que traité, va mourir, trop vieux pour supporter et la tristesse et les blessures. Au bout, plusieurs tentes bleues, l’une est grande, il s’agit des salles d’opération, très rudimentaires, un appareil d’anesthésie, une table fixe, vraisemblablement un vieux matériel de stérilisation. Sur le sol, de la terre battue ; il fait sombre, un Scialytique faiblard n’éclaire qu’une petite partie du champ opératoire.

Nous sommes des amis
La chaleur est insupportable, les quelques aérations ne suffisent pas à faire circuler l’air, l’asepsie est aléatoire. Ces salles d’opération me rappellent celles de certaines catastrophes, Algérie, Afghanistan, Afrique. Il s’agissait de tremblement de terre, de guerre ou simplement de zones de brousse isolées. A côté de ces salles d’opération, trois autres grandes tentes : l’une pour les chirurgiens et les médecins, l’autre pour les infirmières (les nurses), la troisième pour la pharmacie. Dans un ballet bien réglé, à ma grande surprise, les perfusions sont préparées, numérotées, à chaque numéro, un lit et un malade, il y a même des observations et des pancartes comme celles que nous utilisons à Paris (sauf qu’elles sont en chinois…)

Je retrouve mes équipes chinoises, huit chirurgiens de l’hôpital-Est de Shanghai, je les connais depuis cinq ans, nous sommes des amis, je vois dans leurs yeux et de la fierté d’être au premier rang des sauveteurs et de la fatigue accumulée depuis trois semaines. Certes il y a moins de blessés, mais une réplique a eu lieu hier faisant « seulement » 400 morts supplémentaires et des centaines de blessés… L’équipe chinoise et l’équipe française (qui comprend un Chinois travaillant chez moi à Cochin) s’organisent. Le travail va continuer, la langue parlée est un mixte franco-sino-anglais, mais nous avons l’habitude.

Nous allons rester plusieurs jours, j’ai la fierté d’être à la tête de cette équipe franco-chinoise ; seul Européen autorisé à opérer ; j’ai mes papiers chinois en règle… Les télévisions m’interrogent, elles sont nombreuses et j’ai l’impression que les journalistes sont heureux que des étrangers puissent se rendre compte de l’organisation presque parfaite de l’armée et des médecins.

Le soir, nous allons à Deyang ou à Chengdu pour dormir, privilège important qui me met mal à l’aise.
Qu’il est loin le temps où en France les tensions politiques étaient exacerbées par le parcours de la flamme… Nous sommes tous dans le même bain pour traiter et soigner, si possible pour sauver. Laissons la politique ailleurs elle n’a pas le droit de cité ici.
 
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