
Deux manifestants (pro-Tibet et pro-Chine) s'affrontent lors du passage de la flamme olympique à San Francisco.
Photothèque Le Soleil
Gwynne Dyer
Journaliste indépendant*
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C'est là-bas, juste avant les Jeux olympiques de Melbourne en 1956, qu'un étudiant, se faisant passer pour un athlète, s'est mis à courir en direction du maire de Sydney et lui a présenté une «torche olympique», qui consistait en fait en des sous-vêtements dans une boîte de conserve clouée sur un pied de chaise. Lorsque tout le monde a compris qu'il ne s'agissait pas du vrai flambeau, il avait déjà disparu.
Son intention était de ridiculiser cette pitoyable cérémonie néo-païenne, inventée par les nazis pour mettre un peu de piment dans les J.O. de Berlin de 1936. Les Jeux de 1936 ont permis à l'Allemagne nazie de s'affirmer. Le peuple d'Hitler a organisé une course de relais avec une «torche olympique» portée par 3 442 coureurs de pure race aryenne sur un parcours de 3 442 km, reliant le Temple d'Héra, sur le Mont Olympe, au stade de Berlin.
Les Jeux olympiques de cette année étaient censés permettre à la Chine communiste de s'affirmer. L'itinéraire de la flamme se voulait encore plus ambitieux : 21 pays sur les six continents habités. Mais il inclut l'Australie. Or, pour ma part, si je devais préserver la dignité de la Chine, j'éviterais d'envoyer la torche là-bas. De même que l'Angleterre est la nation spirituelle de l'ironie, l'Australie est la capitale mondiale de la dérision et, d'ici l'arrivée de la torche là-bas — si elle y parvient —, les Australiens se sentiront comme obligés de relever le défi. C'était des sous-vêtements enflammés en 1956, qu'est-ce que ça pourrait bien être en 2008 ?
La barre aura été placée assez haut avant l'arrivée de la torche à Canberra. Après le triomphe du mouvement de propagande en faveur du «Tibet libre» à Londres, Paris et San Francisco, la pluie d'humiliations qui s'abat sur le régime chinois pourrait s'apaiser un temps. Cependant, après Dar es-Salaam, Muscat et Islamabad, où l'on se préoccupe peu du Tibet, viendra New Delhi, où certains, au contraire, s'en soucient beaucoup.
Les Tibétains seront nombreux à New Delhi, de sorte que le relais, s'il a lieu, pourrait bien ressembler à une petite «guerre». À Bangkok, Kuala Lumpur et Djakarta, le calme pourrait être maintenu, jusqu'à ce que la flamme n'atteigne Canberra, où le premier ministre Kevin Rudd a déjà annoncé que les voyous chinois en survêtement bleu qui courraient à coté des porteurs de la torche dans d'autres pays pour affronter les manifestants ne seront pas autorisés.
C'est devenu un vrai cauchemar pour les organisateurs de ce périple : ces pauvres Chinois ont le choix entre des humiliations constantes s'ils maintiennent l'itinéraire prévu (dont le Tibet fait également partie!) ou l'humiliation totale s'ils l'annulent.
Pour le moment, ils font les fiers. «La flamme olympique appartient aux peuples du monde entier», a déclaré Wang Hui, porte-parole du Comité olympique de Pékin, «le comportement de quelques séparatistes ne saurait gagner la sympathie des gens. Ils vont au contraire susciter de vives critiques et [leur action] est vouée à l'échec». Pourtant, jusqu'à présent, je n'ai pas entendu beaucoup de critiques.
Oubliez un instant ce stupide flambeau ainsi que ce curieux gâteau à trois étages que sont les J.O. d'aujourd'hui : une compétition sportive internationale à la base, une orgie d'autosatisfaction nationaliste au milieu et la comédie à la fois mielleuse et nauséeuse de la fraternité internationale tout en haut. En réalité, ce sont deux visions inconciliables du monde qui entrent en conflit.
Pour l'écrasante majorité des Chinois, l'agitation au Tibet menace l'unité nationale. Ce n'est qu'au siècle dernier que le Tibet et la province musulmane turcophone du Xinjiang ont commencé à être considérés comme des éléments constitutifs de cette unité nationale. Aujourd'hui, ils sont complètement considérés comme tels. La propagande chinoise persiste à dire que les autochtones soutiennent ce consensus. Que ce soit le cas ou non, cela ne change rien : les Chinois sont obligés de rester dans ces provinces, car c'est l'unité nationale qui est en jeu.
Aux yeux de presque tous les autres Chinois, la Chine et le Tibet ont manifestement une relation de colon à colonisé, et il est parfaitement naturel que les Tibétains réclament leur indépendance. Ils ne l'obtiendront pas cette fois ; ils ne l'obtiendront peut-être jamais. Mais on ne peut guère être surpris de les voir tenter leur chance. Et pour quelle raison n'y auraient-ils pas droit ?
À leur niveau, les gouvernements étrangers ne seront jamais en faveur de l'indépendance du Tibet. Ils dépendent trop de leur commerce avec la Chine et placent la «stabilité» de la Chine au-dessus de tout. À leur niveau, les citoyens étrangers ne sont pas soumis à ce type de contraintes. L'interminable périple mondial de la flamme olympique leur donne nombre d'occasions d'exprimer leurs sentiments. Ils ne sont pas «anti-chinois», ils sont seulement «pro-tibétains». Mais quand tout sera terminé, il restera beaucoup d'amertume et de sentiments blessés.
*L'auteur est un journaliste canadien, basé à Londres. Ses articles sont publiés dans 45 pays. Son dernier livre, «Futur Imparfait», est publié au Canada aux Éditions Lanctôt.
Source:
http://www.cyberpresse.ca/article/20080412/CPSOLEIL/80410145/5026/CPDMINUTE