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Pourquoi tant de Chinois ont-ils craqué pour un ouvrage costaud dont l'action se passe en Mongolie-Intérieure avec les loups comme sujet principal? L'histoire est simple: des étudiants de la ville sont rééduqués chez les minorités pendant la Révolution culturelle. Le jeune Chen Chen se lie d'amitié avec Bilig, vieux sage qui l'initie plutôt à la culture des steppes et au totem mongol.

Le loup incarne le mal comme le bien. Redouté et cruel, c'est le carnassier hurlant à abattre, vu ses appétits pour les autres quadrupèdes. Mais, courageux et intelligent, le loup est aussi un animal qui a inspiré le grand Gengis Khan et ses descendants. Pas de nation mongole sans la philosophie du loup!

Chen Chen, jeune Han de tradition agricole, se heurte vite à la culture pastorale. Les nomades lui font vite regretter l'ignorance et le chauvinisme de son «peuple à dos de cheval». Le «jeune instruit» réagit vite en se mettant à parler aux loups. Il élève même son propre louveteau pour mieux comprendre. Tout à fait inédit! Mais peu à peu, malgré les griffes et les crocs du jeune captif à face horrible, notre jeune ami en tombe amoureux, ce qui lui vaut moult ennuis.

Au bout de six ans de rédaction, le premier roman de Jiang Rong nous livre une monographie digne d'un zoologue passionné: l'auteur a passé onze ans sur le terrain. Mais au fil des 566 pages, Le Totem du loup devient un subtil réquisitoire pour le respect des «minorités nationales», de l'équilibre écologique et même de la liberté. Le tour de force littéraire ne cède pas au pamphlet, à l'exception de messages plus directs dans l'épilogue. Jiang Rong (nom de plume) critique et suggère tout en faisant confiance au lecteur. Le symbole du loup fait un peu penser à la baleine blanche dans Moby Dick, le chef-d'oeuvre de Herman Melville.

Montréalaise installée à Pékin, Lisa Carducci, qui a «collaboré» à la traduction avec son collègue Yan Hansheng, travail d'équipe de 18 mois, nous confie: «Je suis fière de notre travail. Je pense que nous avons produit un très bon livre!» Pour sa part, l'auteur demeure très discret. «Il se cache, ajoute-t-elle. Les autorités savent qui il est mais elles préfèrent l'ignorer.» Dans la version originale en chinois de 2004, seulement une vingtaine de phrases parlent de Jiang Rong, pour dire qu'il a «consacré plus de 30 ans à sa recherche». Dans une rare entrevue, en novembre dernier, l'homme peu photographié parlait d'un «succès commercial gigantesque»... non «médiatisé... pour éviter la polémique».

Des traductions ont paru dans six langues et les droits ont été vendus pour une vingtaine d'autres. À Paris, Bourin éditeur avance le chiffre de 20 millions d'exemplaires vendus en Chine, y compris les nombreuses éditions pirates. Bref, un tirage jamais vu depuis le petit livre rouge de Mao.
 
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