Là-bas, 14 000 kilomètres de routes sont coupés, bloquant, selon des sources officielles, pas loin de 180 000 personnes et 20 000 véhicules. Les autorités semblent une nouvelle fois minimiser l’ampleur des conséquences économiques et sociales de ces intempéries. En janvier dernier, des conditions climatiques similaires avaient plongé la Chine dans le chaos : une centaine de personnes avaient trouvé la mort, des dizaines de millions d’autres avaient été bloquées. La neige avait alors eu raison du pouvoir central, causant pas moins de 15 milliards de dollars de pertes. Le scénario du pire est-il en train de se reproduire ? L’inertie du pouvoir est telle que les risques sont grands, notamment sur le plan énergétique.

Des ouvriers dégèlent une canalisation d'eau dans la province du Yunnan, le 16 février 2008.
Le Yunnan sous la neige
C’est une région montagneuse où les températures descendent rarement en dessous des 15°Celsius, même en hiver. Or, depuis le début de l’année, les 45 millions habitants du Yunnan, habitués aux douces brises d’un climat tempéré, sont frappés par les pires vagues de froid qu’a connues la Chine ces cinquante dernières années. Cette petite révolution climatique n’est pas rouge mais blanche. Elle est d’autant plus frappante que le Yunnan est connue comme la province « au sud des nuages » et Kunming, sa capitale, comme la « cité du printemps ».
Pendant que les journaux officiels glorifient la résistance historique des « ouvriers du froid » venus sauver le peuple pris dans les glaces, la population gèle dans des habitations sans électricité et sans eau chaude. A Qujin, la deuxième plus grande ville du Yunnan, un millier de lignes électriques ne fonctionnent plus. Résultat : 80% des deux millions d’habitants s’éclairent à la bougie, sans compter les très nombreuses usines de la région qui sont également paralysées.
Selon un bilan provisoire fourni le 18 février 2008 par les autorités locales, douze personnes sont mortes de froid, quatre autres sont portées disparues. Par ailleurs, quatre mille maisons ont été détruites, trois cent mille têtes de bétail sont mortes et sept cent mille hectares de terres arables sont aujourd’hui impropres à la culture.
Le bureau météorologique chinois n’est pas très encourageant. Selon ses prévisions, la neige et le froid devraient continuer à sévir dans toute la province du Yunnan au moins jusqu’à mercredi 20 février 2008. Puisque la Chine ne peut rien contre la météo, le gouvernement a envoyé des équipes de secours pour rétablir le courant. Le China Daily, l’un des journaux anglophones contrôlés par le pouvoir affirme pourtant que « les ouvriers sont démunis car ils n’ont pas les équipements nécessaires pour travailler sur les lignes électriques coupées ».
Une crise énergétique profonde
L’absence de réponse concrète aux besoins de la population révèle en fait une gestion de la crise quelque peu balbutiante.
Il y a, bien sûr, l’inertie administrative qui ralentit la prise de décision, une absence patente de moyens et un réseau de distribution énergétique souvent obsolète. Dans ce domaine, les difficultés proviennent de l’interdépendance des moyens de production. Il faut de l’électricité pour que les mineurs puissent extraire du charbon alors que ce minerai, produit en masse dans les provinces du Jiangxi, du Hunan et de Guizhou (2,5 milliards de tonnes en 2007) est utilisé pour faire fonctionner les centrales électriques. La Chine dévore du charbon comme personne. Cette houille représente 70% du total de la consommation d’énergie en Chine. Et lorsque des intempéries rompent le cycle de production, c’est tout le secteur énergétique qui souffre. C’est là toute la Chine qui s’enrhume !
Ce problème prend une dimension sociale à la lumière d’un autre facteur. Dans des conditions douteuses de sécurité, la relative faiblesse de l‘exploitation charbonnière augmente en effet les risques de coups de grisou. L’inspection chinoise du travail explique que « des poches de gaz se sont formées ces dernières semaines dans près de deux mille mines de charbon ». Avec la reprise attendue de l’activité, les autorités craignent une nouvelle vague d’accidents, qui font chaque année plusieurs milliers de morts.
Le Yunnan est aujourd’hui pris dans ce cycle infernal qui démontre la nécessité pour la Chine de diversifier ces sources d’énergie. En attendant des solutions, les Chinois souffrent des carences d’un système de production dont les soubresauts rappellent davantage l’œuvre d’Emile Zola que le XXIe siècle.
Pour tenter de réconforter la base, le gouvernement central a publié le 18 février 2008 des statistiques sur la production électrique nationale. Alors que le Yunnan est sous la neige et confronté à de graves difficultés, Pékin annonce sans vergogne que le black out électrique du début du mois de janvier est une très vieille histoire. Dans les vingt-et-une provinces - dont le Yunnan - touchées par la pénurie d’électricité, la situation aurait été « totalement » rétablie grâce au travail « remarquable » des 729 000 soldats et forces de sécurité mobilisés pour l’occasion. En Chine la parole officielle fait loi. Allez expliquer cela aux habitants du Yunnan !