
Les "déesses du Yang-Tsé" se sont éteintes. Durant plus de vingt millions d’années, ces dauphins blancs ont été vénérés par les centaines de milliers de paysans et pêcheurs vivant le long du plus long fleuve de Chine. Mais avec la modernisation galopante, le Yang-Tsé s’est mis à charrier les eaux sales des usines, les engrais chimiques, les égouts des villes… et les baijis – c’est leur nom chinois – ont dépéri comme peau de chagrin. Aussi, l’annonce en 2006 de leur fin a été un électrochoc en Chine et pour les biologistes du monde entier. C’est la première fois qu’un mammifère de cette taille disparaît à cause d’une activité humaine.
"L’extinction de ce cétacé, l’une des quatre espèces de dauphins d’eau douce dans le monde, est devenu le symbole de la dégradation de l’environnement en Chine", explique August Pfluger, directeur de baiji.org. La fondation zurichoise est à l’origine d’une expédition unique en son genre réalisée sous le patronage du Ministère chinois de l’Agriculture, avec le soutien de la Société générale de surveillance (SGS), de la banque Pictet et de la DDC (coopération suisse).
L’année dernière, des scientifiques suisses – de l’Eawag (Institut fédéral de recherche sur l’eau) – et chinois ont navigué durant six semaines sur le Yang-Tsé pour analyser ses eaux. C’était la première fois que Pékin autorisait des étrangers à interférer dans ses problèmes d’environnement. Coût de l’opération: près d’un demi million de dollars.
Le verdict a été rendu vendredi à Berne: le baiji n’est plus, mais le fleuve n’est pas tout à fait mort… Il peut être sauvé de justesse, si l’on se dépêche, affirment en substance les explorateurs.
25 milliards de tonnes de déchets
Le Yang-Tsé, le troisième plus long fleuve du monde après l’Amazone et le Nil, et l’un des plus pollués, alimente 40% du territoire chinois. Plus de 400 millions de personnes vivent à ses abords sur une surface qui fait 43 fois la Suisse. Or 25 milliards de tonnes de déchets sont déversés dans ses eaux chaque année. Pas moins de 21'000 navires et cargos le sillonnent. C’est aussi sur ce fleuve qu’a été construit le très controversé barrage des Trois Gorges. "Le barrage n’est pas responsable de la disparition des baijis", précise Wang Ding, de l’Institut d’hydrobiologie de Wuhan. Le Chinois est venu à Berne lancer un appel pour que les marsouins, les salamandres, les alligators et autres espèces rares du fleuve ne subissent pas cette même fin tragique.
La pollution ne serait d’ailleurs pas la principale cause de la mort des dauphins blancs. Le trafic fluvial, la pêche sauvage, les agressions sonores y sont pour beaucoup. "Les baijis avaient besoin de s’orienter par les sons car ils étaient complètement myopes, presque aveugles. Mais le bruit des usines et des bateaux leur faisait perdre tout repère, beaucoup sont morts accidentés", explique Wang Ding.
les usines pas les premières en cause
Autre constat de l’étude: le Yang-Tsé n’est pas plus pollué que les autres grands fleuves du monde. Et les usines, pourtant nombreuses, ne sont pas les premières en cause. L’une des principales sources de pollution proviendrait des engrais utilisés à outrance dans l’agriculture. En vingt ans, la quantité d’azote dans le fleuve a doublé.
"Les concentrations de métaux lourds dans le fleuve chinois restent deux à huit fois inférieures à celle du Rhin il y a trente ans, dans ses pires moments, tempère Beat Müller, géochimiste responsable de l’étude à l’Eawag. Cette moyenne plutôt basse s’explique par l’énorme débit du fleuve."
Revers de la médaille: ce sont 31'900 m3 d’eau, saturés d’azote et d’arsenic, qui se déversent chaque seconde dans la mer de Chine. "L’azote, explique Beat Muller, s’en va nourrir les algues bleues qui prolifèrent, abaissant toujours plus le niveau d’oxygène au fond des mers. Les charges des métaux lourds ont aussi des retombées sur les centaines de millions de personnes, les champs de maïs et de riz irrigués par le fleuve et sur les poissons que les Chinois consomment."
Mais les chercheurs n’ont pas l’intention de baisser les bras. "Si la chine intensifie sans attendre ses efforts, l’écosystème du Yang-Tsé pourra être sauvé, rappelle August Pfluger. Ne perdons pas de temps!"
Source:
http://www.infosud.org/showArticle.php?article=1144