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Chine Nouvelle : Cui jian
Cui Jian (崔建)

BIOGRAPHIE

1961 Naissance à Pékin.

1984 Forme le premier groupe de rock chinois.

1989 Premier concert en France, à l'occasion du Printemps de Bourges. Chante plusieurs chansons sur la place Tiananmen au côté des étudiants contestataires.

2005 "Un rêve sous le soleil", premier concert devant le grand public, le 24 septembre, après douze ans d'interdiction.
Sous la casquette de base-ball beige à l'étoile rouge dont il ne se sépare jamais, son oeil lance un regard un peu sombre, où brille une ironie amusée. Cui Jian, pape incontesté du rock'n'roll chinois, est la star d'une "génération Tiananmen" marquée par le souvenir des massacres commis sur la place du même nom. Mais il est aussi adulé par un public plus jeune, celui de trentenaires sans doute moins rêveurs que leurs aînés mais sensibles au côté anticonformiste de son message musical et poétique.

Cui Jian, 44 ans, vient de faire une rentrée triomphale à Pékin, après avoir été interdit de concert devant une vaste audience durant douze ans. Une longue parenthèse qu'il a mise à profit pour creuser de nouveaux thèmes, évoquant les questions sociales, le mythe de l'argent roi, les ambiguïtés d'une Chine en marche vers de magnifiques ailleurs économiques.

Douze années durant lesquelles il aura tout de même continué à se produire. Mais devant un public restreint et sur des scènes plus confidentielles. "On ne m'a jamais vraiment notifié formellement l'interdiction de jouer , explique-t-il, simplement, les autorités répondaient invariablement à mes producteurs : "Attendons un peu !""

Devant une dizaine de milliers de fans, réunis fin septembre dans un grand stade de basket-ball de la capitale, Cui Jian s'est payé le luxe d'une irrévérencieuse pirouette à l'égard des autorités : "J'ai dû attendre longtemps ; après ce soir, on me permettra peut-être de revenir dans douze ans..."

Dans un café branché du quartier des ambassades et des plaisirs, on rencontre le rocker dans la discrète lumière d'un début de soirée, au fond du bar à l'atmosphère très jazzy. Jian vient de terminer une interview fleuve avec l'une des chaînes de télévision nationale, CCTV, qui l'avait superbement ignoré durant sa traversée du désert. "Ce n'est pas moi qui ai changé , sourit-il, ce sont eux. Eux qui ont demandé à me filmer pour un documentaire, pas l'inverse. Cela prouve en tout cas que des esprits libres commencent aujourd'hui à être reconn us." Traduction : en cette période complexe où l'"ouverture" va de pair avec censure et répression, le pouvoir ne peut totalement se permettre d'ignorer le fait social et culturel. Cui Jian, avec ses airs de mauvais garçon, est l'une des incarnations de cette société en mouvement. Mais sa musique va plus vite que celle du parti...

Il est né en 1961 de parents appartenant à la minorité coréenne du Nord-Est. Son père était trompettiste, sa mère danseuse. Sa formation est classique et il suit les traces de son père : en 1981, il joue du même instrument que lui dans l'Orchestre national de Pékin. Trois ans plus tard, il forme le premier groupe de rock chinois. En 1989, sur la place Tiananmen, il est au côté des étudiants contestataires et chante plu-sieurs chansons devant la porte de la Paix-Céleste, avant que le pouvoir pékinois ne fasse parler la poudre.

Mais la défiance dont a fait preuve le régime à son égard n'est, selon lui, pas directement liée à sa participation au mouvement : "Je n'ai pas eu de problèmes pour avoir chanté sur la place Tiananmen, soutient-il ; mon message n'est pas seulement politique, même si je crois que la politique ne doit pas en être absente."

Quand il chante Dépasser ce jour-là , il parle de la rétrocession de Hongkong à la Chine, en 1997, sous forme d'un dialogue entre une mère et sa petite fille, toutes deux se demandant comment évolueront leurs rapports. Une anticipation des relations complexes qu'entretiennent Hongkong et Pékin aujourd'hui. Dans Des oeufs sous le drapeau rouge , il crie : "Le drapeau rouge flotte toujours, sans orientation fixe, la révolution continue toujours, les vieux sont plus puissants..."

Ce qui le navre, lui, l'idole de deux générations, c'est le "manque de colère dans le coeur des gens" . Il déplore que sa génération, celle des quadras, ne veuille plus penser. "Soit on estime que la liberté, c'est de faire du fric, soit on pense que la liberté, c'est la possibilité de s'exprimer ."

L'autre soir, dans ce stade bondé où le public reprenait en choeur ses vieux tubes, il a rejoué, guitare en mains, son titre Du pouvoir pour les sans-pouvoir ! Puis il a entonné l'une de ses nouvelles chansons, au message résolument social, où il reprend à son compte un slogan-clé du maoïsme : "Les campagnes encerclent la ville." Un titre qui conspue, cette fois, les discriminations dont souffrent en milieu urbain les 100 millions de travailleurs migrants d'origine paysanne venus chercher du travail dans les grandes métropoles.

"Je ne suis pas forcément une fanatique de sa musique ni de ses textes , remarquait une jeune Pékinoise à son dernier concert ; mais, pour moi, il est l'une des icônes les plus importantes de la Chine d'aujourd'hui." Dans un commentaire mi-chèvre mi-chou, le quotidien China Daily a jugé sa performance "dérangeante pour les oreilles" , tout en le félicitant pour sa capacité à mêler des thèmes du folklore avec les résonances de la musique électronique.

"Cui Jian n'a pas vieilli , observe Chen Xuguang, professeur au département des arts appliqués dans une université pékinoise, c'est un idéaliste. Depuis une vingtaine d'années, sa musique est un témoignage des rencontres et des contradictions entre la Chine et l'Occident, l'ouverture économique et la mondialisation, son destin personnel et la cause nationale. Son rêve serait l'instauration d'un espace de vie plus libre et plus harmonieux."

Cui Jian est déterminé. Mais il garde la prudence qu'impose un régime autoritaire. La démocratie ? "Il ne faut pas qu'elle soit ici une simple copie héritée de l'Occident ; il faut que nous, les Chinois, inventions notre propre espace démocratique, notre propre conception de la liberté." Le Parti communiste ? "La règle du parti unique est la pire ennemie de la Chine, car elle favorise la corruption !"

Quelles limites s'impose-t-il pour éviter de franchir les lignes rouges qui séparent la simple critique d'une sorte de "dissidence" culturelle ? "Je ne me suis fixé aucune limite , rétorque-t-il. Les lignes rouges sont un jeu : je n'enfreins pas les règles imposées, c'est pourquoi, dans ce cadre-là, je me sens libre. La seule limite de l'individu, c'est la peur."

Bruno Philip, Article paru dans l'édition du 19.10.05
 
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