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Japonais, Chinois et Coréens ont du mal à se débarrasser de leurs fantômes. Soixante ans après l'effondrement de l'empire nippon, les braises d'un passé jamais apuré se ravivent une fois de plus, attisés par les nationalismes de tous bords.

C'est le souvenir des crimes japonais qui déclenche à nouveau la colère de Pékin et de Séoul. Tokyo a fourni l'étincelle en autorisant mardi la publication d'un livre scolaire qui occulte les chapitres dérangeants de l'histoire impériale. Destiné à des collégiens, l'ouvrage réussit à dépeindre l'annexion de la Corée (1905), puis l'occupation militaire de la Chine (à partir de 1931) sans jamais utiliser le mot «invasion».

Pis, les auteurs ferment les yeux sur les deux exactions qui catalysent le sentiment antijaponais dans la région. Le massacre de Nankin y est qualifié d'«incident», alors qu'il a coûté la vie à environ 300 000 Chinois, militaires, réfugiés et femmes violées en 1937 et en 1938. L'auteur américain Iris Chang l'a décrit comme un «Holocauste oublié». Le manuel ignore également le calvaire des «femmes de réconfort», Coréennes réduites par milliers au rôle d'esclaves sexuelles dans les bordels de l'armée impériale.

Cette réécriture de l'Histoire vient alourdir le climat entre l'archipel et ses voisins, déjà tendu par les contentieux maritimes. Hier, Séoul a convoqué l'ambassadeur japonais pour une protestation. Pékin avait fait de même dans la matinée, afin de marquer son «indignation». Le China Daily, quotidien anglophone du PC chinois, reproche à Tokyo de refuser «de faire face à son passé», critique curieuse de la part d'un régime communiste qui fait l'impasse sur le coût humain phénoménal du maoïsme.

A la différence de l'Allemagne, le Japon n'a jamais reconnu sa faute de manière satisfaisante aux yeux des peuples qu'il a asservis. Pour autant, il n'est pas question pour la Corée du Sud et pour la Chine populaire d'ouvrir un front commun, face à la mémoire courte d'une minorité de révisionnistes japonais.

A Séoul, l'affaire est traitée comme une péripétie. Elle donne à un président en perte de vitesse, Roh Moo-hyun, l'occasion d'en remontrer au Japon, démocratie rivale mais amie. Vu de Pékin, au contraire, un degré vient d'être franchi dans une escalade antijaponaise que la dictature ne paraît pas contrôler entièrement. Le nationalisme est l'idéologie de rechange du régime. Les Chinois, remontés par des années de propagande, s'agitent aujourd'hui bien au-delà de ce que voudrait leur gouvernement.

Lancée avant l'affaire du manuel, une pétition hostile à l'entrée du Japon au Conseil de sécurité de l'ONU a réussi à obtenir près de 25 millions de signatures en République populaire, par Internet interposé. C'est du jamais vu. «Le peuple peut lui aussi faire entendre sa voix», avance Liang Chunyuan, initiateur du texte et jeune responsable chez Sina.com, l'un des grands portails de l'Internet chinois.

Le régime n'est apparemment pour rien dans le succès fulgurant de cette campagne. «Nous n'avons ni cherché ni obtenu le feu vert des autorités, assure Liang Chunyuan. Nous n'avons pas été interdits non plus.» Son texte diverge clairement de la ligne officielle. Pékin juge certes hâtive l'ouverture d'un débat sur l'élargissement du Conseil de sécurité, voulu par Kofi Annan. Mais la diplomatie chinoise s'est bien gardée d'afficher publiquement son hostilité à la candidature de Tokyo.

D'autres signes révèlent le rapide raidissement du public, des jeunes surtout. Hier, des internautes demandaient à l'équipe de Hu Jintao de se montrer plus ferme avec Tokyo, de rappeler son ambassadeur, voire d'«imposer un embargo» à l'archipel. Un groupe de distributeurs appelle au «boycott» de la bière japonaise Asahi et des assurances Sumitomo. Des vitrines exposant des articles japonais ont été brisées dimanche à Chengdu, au Sichuan.

Il n'est pas sûr que les débordements soient du goût de la direction chinoise. Dans ses instructions confidentielles aux médias, la censure fait une distinction soigneuse : si la critique répétée du passé militariste du Japon est utile à la propagande du régime, la remise en cause d'échanges florissants avec l'archipel est interdite. La Chine, premier partenaire économique du Japon, y a trop à perdre.

Face à cette spectaculaire pulsion antijaponaise, les autorités craignent avant tout de ne plus contrôler la situation. Elles préféreront sans doute prendre le train en route, avec l'espoir de ralentir le mouvement populaire qu'elles ont elles-mêmes mis sur les rails.

Pékin : de notre correspondant Jean-Jacques Mével
[07 avril 2005]
Source : http://www.lefigaro.fr/international/20050407.FIG0037.html
 
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